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DOCUMENTS DE L’INSTITUT SCHWEIZER FÜR NEUERE GESCHICHTE, ZURICH.

 

Lettres d’A. Woodhurst, Croix-Rouge britannique, Manchester.

Datée du 4 novembre 1940, adressée à Mme J.L. Sawyer, Cliffe End, Rainow

 

Chère Madame Sawyer,

Quoique votre mari n’appartienne à la Croix-Rouge que depuis peu, son dévouement en a très vite fait un de nos membres les plus appréciés. Le travail d’ambulancier qu’il effectue à Londres, notamment, lui a valu des louanges unanimes.

Le commissaire de la police de Whitechapel m’a même écrit en personne pour me dire que, entre autres actes de bravoure, Joseph avait présidé au sauvetage de six enfants grièvement blessés par l’explosion d’une bombe allemande près de l’entrée d’un abri de Stepney Green. Bien que touché au visage et aux mains, il les a emportés en sécurité puis conduits à l’hôpital, avant de passer le reste de la nuit au volant de son ambulance, malgré le danger. Une autre fois, m’a raconté le commissaire, Joseph a participé à l’évacuation d’un quartier menacé par une mine à parachute qui n’avait pas explosé. L’engin a détoné quelques instants après que tout le monde eut été mis à l’abri, précaution qui a sans doute évité bien des morts et d’horribles blessures.

Le nom de Joseph a par trois fois été porté à l’attention des autorités, ce qui a mis l’accent sur son courage. Il a servi d’exemple à tous ceux qui ont travaillé avec lui en ces circonstances dangereuses.

Vous comprendrez donc que nous partagions votre inquiétude (quoique bien sûr à un degré moindre), depuis qu’il a été porté disparu pendant le raid dévastateur de Bermondsey, il y a deux nuits. La triste nouvelle vous est déjà parvenue par télégramme, je le sais, mais j’espère que cette lettre personnelle vous apportera quelque réconfort.

Une bombe est tombée droit sur l’ambulance de votre mari, laquelle était apparemment vide. Tout le monde ici en conçoit de grands espoirs. Des témoins ont vu Joseph dans le quartier juste avant la deuxième vague du raid, et un de ses brancardiers pense qu’il a gagné un abri public. Les recherches attentives menées aux environs, y compris dans les propriétés et les abris endommagés, n’ont mis à jour aucun corps défiguré. Par ailleurs, la liste des pertes a été passée au crible.

Dans le chaos qui suit les grands bombardements, beaucoup de gens portés disparus réapparaissent peu après. Joseph est donc considéré comme disparu, mais permettez-moi de vous assurer qu’il s’agit d’un simple terme technique. La police pense qu’on le retrouvera. En l’occurrence, ce sont surtout les deux jours écoulés qui nous inquiètent.

Nous vous contacterons évidemment dès que nous aurons des nouvelles fiables.

Sincèrement vôtre,

A. V. WOODHURST (MME),

Société de la Croix-Rouge britannique,

antenne de Manchester

 

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LETTRES OLOGRAPHES DE J.L. SAWYER ET DE SA FAMILLE (COLLECTION BRITANNIQUE, MUSÉE DE LA PAIX).

 

 

I

 

Datée du 5 novembre 1940, adressée à M. J.L. Sawyer, Cliffe End, Rainow

 

Cher Monsieur Sawyer,

Nous vous écrivons en réponse à votre missive du 19 avril nous priant de localiser si possible une famille du nom de Sattmann, anciennement domiciliée Goethestrasse, Charlottenburg, Berlin, peut-être réfugiée à l’heure actuelle en République fédérale suisse.

Nous avons le regret de vous informer que ni les autorités suisses ni les ambassades de Suède ou d’Irlande, par nous mandatées, n’ont trouvé signe de cette famille.

Sincèrement vôtre,

K. M. THOMASON

Ministère des Affaires étrangères,

Assistant au sous-secrétaire

 

 

II

 

Lettres de Birgit Heidi Sawyer (née Sattmann).

Datée du 8 novembre 1940, adressée au capitaine d’aviation J.L. Sawyer, premier commandement aérien tactique, commandement des bombardiers de la RAF

 

Très cher JL,

Joe est en vie ! On l’a retrouvé hier, commotionné dans un hôtel pour sans-abri. Sinon, il n’est pas blessé. La Croix-Rouge le ramène à la maison aujourd’hui ou demain.

Tout va s’arranger pour nous, mon chéri. Bientôt, je te le promets. Mais en ce moment, je dois m’occuper de Joe.

Tu es dans mon cœur jour après jour, mon amour,

BIRGIT

 

 

Datée du 8 novembre 1940, adressée à Mme Élise Sawyer, Mill House, Tewkesbury, Gloucestershire

 

Chère Madame Sawyer,

Je suis ravie de vous apprendre que mon mari, votre fils Joseph, a été retrouvé sain et sauf. Il va rentrer chez nous. Je lui demanderai de prendre contact avec vous dès que possible.

Sincèrement vôtre,

BIRGIT SAWYER (MME)

 

9

 

 

DOCUMENTS DE L’INSTITUT SCHWEIZER FÜR NEUERE GESCHICHTE, ZURICH.

 

Lettres d’A. Woodhurst, Croix-Rouge britannique, Manchester.

Datée du 11 novembre 1940, adressée à Mlle Phyllida Simpson, 14 Stoney Avenue, Bury, Lancs

 

Ma chère Phyllida,

Je suis tellement contente que vous soyez passée à mon bureau tout à l’heure m’apprendre en personne ce qui s’est produit samedi soir dans l’ambulance pendant que vous rentriez à Manchester. L’incident a dû être extrêmement déstabilisant. Vous n’avez rien à vous reprocher pour vous être endormie pendant que vous veilliez sur Joe Sawyer : vous étiez épuisée, c’est évident. À vrai dire, je suis emplie d’admiration devant le dévouement dont vous avez fait preuve pendant le Blitz, tout comme les centaines d’autres jeunes travailleurs de la Croix-Rouge.

N’hésitez surtout pas à venir me voir ici à n’importe quel moment. Joe n’a passé que peu de temps dans nos bureaux, mais nous nous sommes tous beaucoup attachés à lui.

Sincèrement vôtre,

ALICIA WOODHURST

Société de la Croix-Rouge britannique,

antenne de Manchester

 

10

 

EXTRAIT DU CHAPITRE IX DE LE SACRIFICE SUPRÊME – LES PACIFISTES BRITANNIQUES EN 1941, DE BARBARA BENJAMIN, PUBLIÉ PAR WEIDENFELD & NICOLSON, LONDRES, EN 1996.

 

… À la surprise générale, le duc de Londres émerge alors du passé pour occuper quelques mois cruciaux le devant de la scène mondiale. Nul homme – politicien, général ou diplomate – n’affectera davantage le cours et l’issue de la guerre d’Allemagne.

« Lorsque je rencontre quelqu’un qui a ses opinions, je considère de mon devoir immédiat de l’en faire changer », déclara-t-il un jour – une déclaration qu’il aurait aussi bien pu appliquer à sa personne.

Malgré ses convictions apparemment inébranlables, la classe politique le tint en effet de longues années durant pour indigne de confiance, à cause de sa manie de changer de camp.

C’est là le premier indice de ce qui fut souvent perçu à l’époque comme une volte-face inexplicable – la plus importante, la plus significative historiquement des cent dernières années, on le découvrirait plus tard.

Sans le conflit avec l’Allemagne hitlérienne, le duc de Londres serait peut-être resté à jamais dans les limbes, homme d’État complexe, novateur mais inconstant, incapable de réaliser son potentiel. La guerre signa sa création, et il releva magnifiquement le défi. Si les hostilités s’étaient poursuivies, s’il avait fini par obtenir la victoire militaire qu’il s’obstinait à promettre, on imagine les terribles conséquences qui en auraient découlé. Toutefois, il changea diamétralement de politique ; à la surprise générale, une paix véritable, une paix durable devint possible.

Tel fut l’immense dilemme historique auquel présida le duc : quand est-il bon de se battre ? quand est-il bon de poser les armes ? En 1941, lorsque se présenta l’occasion d’altérer le cours de l’histoire, il fallut un grand homme pour décider s’il convenait de la saisir.

Le duc de Londres, Winston Léonard Spencer-Churchill, naquit le 30 novembre 1874, premier enfant issu du mariage de lord Randolph Churchill avec une jeune Américaine, Jennie Jerome, fille d’un homme d’affaires new-yorkais. Les reportages colorés, voire sensationnels, qu’il fit sur les guerres britanniques pour le compte du Daily Telegraph lui valurent dès sa jeunesse une célébrité non négligeable et l’affection populaire. Plus tard, parurent des livres fondés sur ces récits qui se vendirent très bien. Ce fut durant ces années-là – à Cuba, sur la frontière nord-ouest de l’Inde et au Soudan – que Winston Churchill montra les premiers signes d’impatience, d’impétuosité, d’inconstance : un officier d’active, dans son cas au 31e régiment d’infanterie du Pendjab, n’avait pas le droit d’écrire pour la presse. Seuls son charme et les relations de sa famille avec les grands de ce monde lui permirent ce mépris bien pratique des règles.

En 1899, il chercha pour la première fois à entrer au Parlement, en s’efforçant vainement de gagner le siège d’Oldham – qu’il remporta l’année suivante au nom des conservateurs, lors d’élections partielles. En 1904, il avait quitté les rangs conservateurs et traversé la Chambre pour devenir libéral, mais ce n’était que le premier de ses nombreux changements d’orientation politique – une habitude pendant la majeure partie de sa carrière. Orateur doué, Churchill fit à l’époque plusieurs discours anticonservateurs, que les membres de l’establishment visé se firent un plaisir de lui citer des années plus tard, en cas de désaccord – c’est-à-dire souvent.

Au fil des trois décennies suivantes, il occupa divers postes clés au service de l’État. En 1910, il entra pour la première fois au gouvernement, comme ministre de l’Intérieur, sous la houlette du libéral Herbert Asquith. Cette époque fut marquée par l’incident des deux tireurs des quartiers est : alors qu’ils étaient encerclés par la police, Winston Churchill se plaça en personne dans leur ligne de mire puis ordonna aux troupes de régler le problème – une décision très controversée, mais aussi le premier signe qu’il allait laisser sa nature impatiente déteindre sur ses jugements politiques. Le second, beaucoup plus sérieux, affecta la vie de milliers d’hommes : en tant que premier lord de l’Amirauté, Churchill fut en effet personnellement responsable du désastre des Dardanelles, survenu en 1915. Par la suite, il s’obstina à affirmer que le cabinet de Lloyd George tout entier partageait la responsabilité de la campagne ratée des Balkans, mais l’histoire reconnut sa patte dans cette aventure imprudente. Sa carrière politique en souffrit tellement qu’il réintégra l’armée pour servir en France sur le front ouest. Toutefois, à la fin des hostilités, il retrouva une place au gouvernement comme secrétaire d’État à la guerre, poste auquel il se fit l’avocat de l’intervention britannique dans la répression de la révolution russe. En 1941, Josef Staline ne tarda pas à lui rappeler ses déclarations embarrassantes. D’ailleurs nombre d’historiens voient dans ce solécisme la cause première de la rupture des relations entre le Royaume-Uni et l’Union des républiques socialistes soviétiques, en 1941, puis de ses conséquences catastrophiques – n’oublions pas que la Grande-Bretagne se garda d’intervenir durant l’invasion allemande de l’Union soviétique.

Après la Grande Guerre, Winston Churchill perdit encore deux élections et ne retrouva le Parlement qu’en 1924, comme représentant constitutionnaliste d’Epping. La même année, changeant à nouveau de camp, il se rallia aux conservateurs puis devint Chancelier de l’Échiquier du gouvernement Stanley Baldwin. En tant que ministre des Finances, il demanda à plusieurs reprises la réduction du budget de la Défense, prise de position en totale contradiction avec ses arguments postérieurs antiapaisement. En 1926, son poste de directeur de la British Gazette, une publication officielle, lui permit de critiquer aigrement les meneurs de la grève générale. Comme il avait déjà – en 1910 – employé l’armée contre les mineurs et les dockers en grève, sa réaction parut plus menaçante que nécessaire.

Les dix années suivantes – 1929 à 1939 – s’écoulèrent sans que personne lui proposât un poste vraiment important, quoiqu’il conservât son siège au Parlement. Il changea d’avis quant aux dépenses militaires, se faisant l’avocat obstiné du réarmement, tant et si bien que sa voix seule s’éleva en public pour dénoncer les ambitions d’Adolf Hitler. Les politiques les plus cyniques murmurèrent alors – ils continuèrent d’ailleurs à murmurer jusque après 1941 – que Churchill poussait au conflit afin de satisfaire ses ambitions. Il est de fait qu’en septembre 1939, à la déclaration de guerre, le Premier ministre Neville Chamberlain lui confia pour la deuxième fois le ministère de la Marine, signant ainsi son retour triomphal au pouvoir, la Royal Navy le comprit bien. Pendant les premiers mois du conflit, elle se chargea de l’essentiel des opérations militaires – coïncidence troublante, avec le recul.

Les événements qui se déroulaient en Allemagne depuis 1936 nous paraissent aujourd’hui justifier la position agressive de Churchill, mais les politiciens contemporains ne l’en considéraient pas moins comme instable par nature et belliciste par instinct. La plupart des parlementaires ne l’aimaient pas, et bien peu avaient confiance en lui. Il semble qu’il restait populaire, mais au vu de nos standards modernes, les sondages de l’époque étaient au mieux approximatifs.

Winston Churchill devint Premier ministre le 10 mai 1940, le jour où la Wehrmacht envahit les Pays-Bas. Chamberlain se sentit obligé de démissionner, car un gouvernement d’union nationale s’imposait, alors que lui-même ne pouvait plus compter sur le soutien du Parlement. L’impérieuse nécessité de posséder pour lui succéder l’expérience des plus hautes fonctions ne laissait que deux candidats : Churchill et le ministre des Affaires étrangères de l’époque, lord Halifax. Le premier avait un handicap : son fiasco militaire récent. Les forces allemandes venaient d’expulser de manière ignominieuse les Britanniques de Norvège, après une aventure au cours de laquelle Churchill avait indéniablement bafoué la neutralité norvégienne. En tant que ministre de la Marine, il avait déclenché l’action avec enthousiasme, ce qui en faisait le responsable de cet échec. Toutefois Halifax était pair du royaume et donc membre de la Chambre des lords. Il avait en outre soutenu la politique d’apaisement, handicap sérieux en mars 1940. Les trois hommes eurent au 10, Downing Street, un entretien privé au cours duquel Churchill resta muet. Halifax finit par briser le long silence en se soumettant, après quoi son concurrent accepta aussitôt la tâche qui lui incombait. Le soir même, le roi lui demanda de former un nouveau cabinet. D’après le compte rendu des années de guerre que Churchill rédigea plus tard, il lui semblait alors être porté par le destin, n’avoir vécu que pour se préparer à cette heure difficile. Ainsi débutèrent sa suzeraineté de douze mois et l’évolution qui allait lui permettre de tirer l’Angleterre de la guerre.

À la fin de l’été 1940, sa position au sein du gouvernement mais aussi du pays dans son ensemble paraissait inattaquable : grâce à ses discours brillants, défis intraitables lancés à l’ennemi avec simplicité, la nation britannique bandait ses muscles. Ni défaite ni reddition n’étaient envisageables : le Royaume-Uni triompherait des machinations de Hitler. Pendant ce temps, l’importance politique de Churchill croissait de manière inouïe. Fin 1940, tous les membres ou presque du cabinet précédent, considérés comme des conciliateurs, avaient quitté le gouvernement. Un respect et une loyauté quasi unanimes entouraient le successeur de Chamberlain.

Quelques mois plus tard, en mai 1941, les hasards de la guerre avaient commencé à favoriser la Grande-Bretagne. L’armée italienne avait été battue en Afrique. La bataille d’Angleterre gagnée. La menace d’invasion s’éloignait. Le Blitz infligé aux cités britanniques perdait lentement de sa force – les deux camps venaient de comprendre que le bombardement des villes représentait une véritable bénédiction pour la Royal Air Force, en lui permettant d’étoffer ses escadrilles de chasseurs et de bombardiers. Les Anglais avaient percé à jour les codes secrets allemands. Grâce à ce haut fait et à ses autres sources d’information, Churchill savait que le Reich préparait une énorme attaque de l’Union soviétique. Les États-Unis semblaient décidés à entrer en guerre au côté de la Grande-Bretagne, quoique un peu tard.

À vrai dire, le Royaume-Uni semblait tenir la clé du succès militaire, perspective bien différente de celle de l’été précédent, au cours duquel Hitler lui avait hypocritement proposé la paix. Accepter ses conditions à l’époque, dans l’état de faiblesse où se trouvait le pays, serait revenu à capituler.

En ce printemps plus favorable de 1941, Churchill étudiait les rapports de ses chefs d’état-major, à cent lieues d’élaborer un projet de paix avec l’Allemagne nazie. Sa principale préoccupation, il le dit dans ses Journaux du temps de guerre (1950), était alors de convaincre les Américains de transformer leur neutralité favorable à la Grande-Bretagne en une véritable alliance militaire, qui débarrasserait le monde du fascisme d’abord, du communisme ensuite.

Pendant ce temps, les États-Unis s’inquiétaient de la situation en Chine et au Japon. Rien ne prouvait que le président Franklin Roosevelt parviendrait à faire pencher la population en faveur de Churchill. Si les Japonais avaient exercé leurs efforts à l’est, provoquant d’une manière ou d’une autre les Américains, peut-être les plans du Premier ministre britannique auraient-ils porté leurs fruits : le Japon étant l’allié de l’Allemagne nazie, les États-Unis auraient été obligés de se joindre à l’Angleterre dans son conflit avec le Reich.

Au lieu de quoi, le dernier revirement politique de Churchill, en mai 1941 – le plus sensationnel, aussi – persuada les Américains qu’ils n’avaient aucune obligation envers les Britanniques. Quatre semaines après l’armistice anglo-allemand, deux avant le début de l’opération Barbarossa, les États-Unis lancèrent une série d’attaques contre le Japon expansionniste et les régions qu’il occupait en territoire chinois. Le Japon vaincu et la menace bolchevique de la révolution maoïste écrasée, l’alliance opportuniste des Américains avec le Guomindang de Tchang Kaïchek leur permit de frapper très vite en Mandchourie puis, enfin, dans les vastitudes orientales de l’URSS.

Par la suite, Churchill devait toujours affirmer s’être davantage préoccupé de détruire le communisme que de vaincre le nazisme, car le second représentait juste un pas sur le chemin du premier. Toutefois, historiquement, rien ne prouve que tel était bien le cas. Les documents de l’époque attestent tous son obsession quant à son rôle central dans l’histoire britannique, mais aussi quant à la guerre relativement classique menée contre l’Allemagne.

La guerre infiniment plus complexe et plus dangereuse menée contre le communisme fut de fait abandonnée aux Allemands, qui envahirent la Russie par l’ouest, et aux Américains, qui firent de même par l’est. Après le démantèlement de l’Union soviétique, conséquence du cessez-le-feu de l’Oural, les deux anciennes superpuissances s’installèrent dans l’impasse de la Troisième Guerre. Le coût incalculable des conflits les réduisit toutes deux à la stagnation économique et sociale. À l’heure actuelle, seule l’Allemagne s’est relevée de cette ruine – et encore, grâce à l’aide du programme de dénazification mis en place par l’Union européenne. Pour les États-Unis, le dernier demi-siècle a été un désastre, auquel nul n’entrevoit encore de solution. Au début du vingtième siècle, ils promettaient de devenir la démocratie la plus neuve, la meilleure peut-être du monde occidental. Malheureusement, leurs choix militaires déplorables, leurs gouvernements civils corrompus, et un égocentrisme politique à faire pâlir l’isolationnisme d’avant-guerre, les ont métamorphosés en république vacillante quoique autoritaire, dirigée dans les faits par des chevaliers d’industrie et des milices, minée par la dissension sociale, le crime organisé et une populace armée jusqu’aux dents.

Lorsque la Troisième Guerre s’enlisa dans l’impasse, au début des années 50, la Grande-Bretagne se trouvait par contraste dans une position militaire supérieure, que partageaient les démocraties d’Europe de l’Ouest. Son accès incontesté aux gisements de pétrole du Moyen-Orient lui permet de rester aujourd’hui une des grandes puissances politiques et économiques mondiales. Les tenants de la version des faits chère à Churchill attribuent la suprématie britannique aux ambitions exprimées par le belliciste au milieu du vingtième siècle, mais ils sont bien en peine d’expliquer sa volte-face.

Pour la comprendre, il faut passer en revue les événements qui allaient mener au soudain armistice. Début mai 1941, se déroula la seule rencontre répertoriée de Churchill avec J.L. Sawyer, jeune employé de la Croix-Rouge britannique.

De Joseph Léonard Sawyer, on ne sait pas grand-chose avant cet entretien historique. Il participa en 1936 aux jeux Olympiques de Berlin, pendant lesquels il fit peut-être la connaissance du chancelier allemand. Plus tard, objecteur de conscience et pacifiste officiel, il travailla comme ambulancier durant la bataille d’Angleterre et le Blitz de Londres. Les raids aériens lui valurent plusieurs blessures et même une commotion. Sa conduite fut exemplaire : outre que sa bravoure et son sens pratique ne furent jamais pris en défaut, il sauva de nombreuses vies dans l’enfer du Blitz, sans trop se préoccuper de sa propre sécurité mais sans jamais risquer celle de ses collègues. Quoique son nom fût inconnu du grand public, les autorités civiles remarquèrent son courage en cette période dangereuse.

Sa rencontre cruciale avec Churchill résulta d’une initiative de Carl Burckhardt, le président de la Croix-Rouge suisse. Organisation non combattante reconnue par les deux camps, la Croix-Rouge seule se trouvait en position d’entreprendre les négociations nécessaires à un armistice, comme elle le proposait à intervalles réguliers depuis l’ouverture des hostilités. Mais en 40 et début 41, les combats se répandaient à travers l’Europe et l’Afrique, la guerre croissait en intensité et en violence – bref, aucune des deux parties n’était disposée à accepter un cessez-le-feu, si bien que les offres de la fédération se voyaient rejetées aux mêmes intervalles réguliers.

Toutefois, début mai 41, Churchill accéda sur le principe à la dernière proposition officielle – fait sans précédent. Quelques hommes, dont Sawyer, furent convoqués à une réunion ultrasecrète. Aucun document public ne nous informe de ce qui fut alors dit ou décidé. Les minutes confidentielles du cabinet relatives à l’armistice ne sont pas soumises à la loi des trente ans : elles restent hors de portée pour une durée indéterminée, malgré les voix de plus en plus insistantes qui s’élèvent depuis quelques années, demandant qu’on les rende publiques. Nous en sommes donc réduits aux suppositions.

Si on ne sait pas grand-chose de J.L. Sawyer avant sa rencontre avec Churchill, on en sait moins encore après. Il est certain que le jeune homme participa à l’armistice, puisque sa signature figure au bas du traité. D’ailleurs, on le voit sur les photographies prises au moment du seing – il se tient à la périphérie du groupe. Ensuite, on ne trouve plus signe de son existence.

Son influence sans précédent sur Churchill et, dans une moindre mesure, sur le chancelier allemand est aussi indéniable qu’inexplicable. On ne peut que désirer en apprendre davantage, mais il faut se contenter du résultat : l’accord de paix. La disparition subséquente de J.L. Sawyer épaissit encore le mystère, d’autant que deux témoins seulement rapportent l’avoir vu œuvrer pour la Croix-Rouge, à une époque où il se trouvait à l’étranger…

 

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CARNETS OLOGRAPHES DE J.L. SAWYER – UNIVERSITÉ DE MANCHESTER, DÉPARTEMENT D’HISTOIRE VERNACULAIRE (www.manac.uk/archive/vemhis/sawyer).

 

 

I

 

Je me rappelle parfaitement mon réveil, après l’accident. Le souvenir se présente comme une scène prise au beau milieu d’un film, un bond soudain depuis le néant. Je me trouvais dans une ambulance, qui m’avait brusquement ramené à la réalité en tressautant sur une portion de route inégale. Je me raidis pour me protéger des chocs et des secousses, avant de m’apercevoir que des sangles me maintenaient en douceur par la taille et les jambes. Un jeune aide-soignant de la Croix-Rouge, Ken Wilson, veillait sur moi dans le compartiment arrière. Le réduit bruyant, mal aéré, rendait le dialogue difficile. Appuyé des deux bras aux étagères qui me surplombaient, arc-bouté pour résister au tangage du véhicule, Ken m’apprit cependant que nous avions déjà parcouru une bonne partie du chemin et qu’il ne fallait pas m’inquiéter. Mais je m’inquiétais. Où allions-nous ?

La conscience me revenant, sans doute mes manières changèrent-elles, car Ken éleva la voix pour couvrir le vacarme du moteur et des pneus.

« Ça va, Joe ? Comment te sens-tu ?

— Bien », répondis-je. Et en effet, je me sentais bien, alors que quelques secondes plus tôt, je n’avais aucune sensation. Brusquement, le monde se remettait en place. « Oui, les choses redeviennent cohérentes.

— Tu as eu un sacré choc, mon vieux. Tu te rappelles ce qui s’est passé ?

— Un coup sur la tête, non ? »

Je levai le bras pour me palper avec douceur le sommet du crâne, mais nulle zone douloureuse ne trahissait la présence d’une blessure.

« Tu as pris un sale coup, oui, mais on ne sait pas trop ce qui t’est arrivé, m’expliqua le jeune homme. Sans doute étais-tu un peu trop près d’une bombe au moment de l’explosion. Le souffle peut assommer n’importe qui sans causer de dommages physiques visibles. Le médecin nous a dit de t’emmener à l’hôpital.

— Le médecin vous a dit… ? Mais je ne suis pas malade ? Ça s’est produit quand ?

— Il y a environ une semaine, à Bermondsey. On était nombreux dans le coin, cette nuit-là. Un raid important, un des pires. À la fin, en retournant au rapport à Wandsworth, on s’est aperçus que tu manquais à l’appel. On t’a immédiatement porté disparu, seulement la police a mis plusieurs jours à te retrouver. Tu n’avais pas du tout l’air d’avoir été blessé, mais le docteur qui t’a pris en charge nous a dit qu’il avait déjà vu des cas de ce genre. Le souffle peut causer des dommages internes invisibles. Il te faut un examen complet. Malheureusement, les hôpitaux de Londres sont déjà bondés, alors on s’est dit qu’il valait mieux te ramener chez toi. Comme ça, tu verras ton médecin traitant, et tu iras à ton hôpital local. Ça ne se passe pas encore trop mal, à Manchester. »

Une fois dissipé le choc du retour à la conscience, j’entrepris de m’orienter, titillant expérimentalement ma mémoire. Elle ne me parut pas trop affectée : je me rappelais mes semaines londoniennes, les interminables heures d’anxiété au volant de l’ambulance, les dizaines de blessés. Je me rappelais aussi les incendies dans les rues étroites, bordées d’immeubles en ruine aux fenêtres béantes, les tas de gravats, les cratères inondés, les lances d’incendie serpentines. Je me rappelais Ken Wilson. Ken et moi nous étions toujours bien entendus. Pendant que nous poursuivions notre route, il m’en apprit davantage sur ce qui m’était sans doute arrivé et les endroits où j’avais dû aller avant de me retrouver dans un hôtel pour sans-abris.

Déjà, les morceaux de ma mémoire se recollaient, mais sous le calme de surface que je m’efforçais de préserver, attendait une véritable terreur. Après une commotion, le passé ressemble à un vide béant : on a beau savoir qu’il se compose d’expériences parfaitement normales, elles sont bel et bien hors de portée du souvenir. Découvrir ce qui se trouve en soi et ce qui, peut-être, ne s’y trouve pas, ne va pas sans douleur.

Je tiens à mettre l’accent sur mon réveil dans l’ambulance (pourquoi à cet endroit-là ? à ce moment-là ?), parce qu’il s’agit d’une certitude ponctuelle. Ma vie consciente a repris, à cet endroit et à ce moment précis. Ainsi a débuté la période cruciale de mon existence que je veux coucher sur le papier dans ce calepin, mais dont l’essentiel apparaît moins certain que je ne l’aimerais. Tout ce que je peux faire, c’est décrire ce qui m’est arrivé de la manière dont je l’ai vu arriver. Je suis juste sûr de l’instant de mon réveil. C’est à la fois une ancre et une sorte de commencement. Peu après minuit, l’ambulance fit étape à Birmingham, où se trouvait un grand dépôt de la Croix-Rouge. Je tentai quelques pas sans les béquilles que m’avait données Ken. Quoique ma démarche fût assez naturelle, l’absence de support me rendit nerveux, et je m’essoufflai rapidement. Installés à une table du réfectoire, recroquevillés dans la pièce glaciale, Phyllida Simpson, notre jeune conductrice, Ken et moi fîmes réellement connaissance.

De retour à l’ambulance, Ken prit le volant, pendant que Phyllida me sanglait en douceur les jambes et la taille, au cas où je voudrais dormir. Après avoir dépassé le centre-ville très endommagé et les faubourgs, la camionnette s’enfonça dans la campagne, en direction du Nord. Phyllida s’allongea sur la deuxième civière, où la somnolence s’empara d’elle.

J’étais épuisé, moi aussi, mais si excité de posséder une identité que je me préparai à passer une nuit blanche à la dure, enveloppé de mes deux couvertures, appuyé sur les coudes pour ne pas glisser, le regard levé vers le plafond – métallique, peint en crème, fixé par une rangée de minuscules rivets, également peints. L’ambulance n’avait rien de réconfortant. Combien de vies brisées s’étaient-elles achevées sur ce genre de civière inconfortable, sous un toit aussi déprimant ? J’en avais d’ailleurs vu passer un certain nombre. Comment oublier le regret désespéré qui m’envahissait, lorsque j’arrivais aux urgences de l’hôpital pour découvrir que le blessé était mort durant mon parcours frénétique à travers une ville enténébrée par le black-out ?

 

 

II

 

À la pointe de l’aube, la camionnette atteignit Manchester, où on nous ouvrit la porte de l’immeuble de la Croix-Rouge. Ken et Phyllida allèrent à la cuisine faire chauffer de l’eau pour le thé, pendant que je parcourais les étages déserts afin de me réhabituer aux bureaux. Je n’avais pas travaillé là depuis un certain temps, évidemment, et ma mémoire défectueuse se montrait imprécise quant aux détails. J’avais hâte de rentrer chez moi retrouver Birgit. Comme le premier train pour Macclesfield ne partait qu’à huit heures du matin, Phyllida me dit en gagnant le centre-ville qu’une de ses connaissances pourrait peut-être m’y emmener un peu plus tôt.

Finalement, je pris tout de même le train, après avoir traîné à Manchester. Arrivé à Macclesfield, je traversai le tunnel, la route de la soie, puis entamai l’ascension de la colline de Rainow. La longue côte me rappela les nombreuses fois où j’avais laborieusement parcouru le même chemin à bicyclette.

Sur les pentes dominées par la maison, je coupai à travers champs. C’était un beau matin d’automne : malgré la brume qui voilait les collines, le faible soleil me brillait déjà dans les yeux, pendant que la vue à travers la plaine se précisait. Ma demeure se dressait devant moi, découpée contre le ciel bleu pâle. Birgit était là, inconsciente de mon arrivée. Comme nous n’avions pas le téléphone, il m’avait été impossible de la prévenir. Je l’imaginai brièvement, assise à la cuisine, solitaire, peut-être devant un bol de lait ou de thé, en train de lire le journal du matin.

Mon absence s’était tellement prolongée que je ne savais même plus depuis quand j’étais parti. Pendant ce temps, Birgit avait vécu seule – dans une maison, dans un pays où elle ne s’était jamais vraiment sentie chez elle. Nous n’avions eu presque aucun contact : ni par téléphone, sinon pour de courtes conversations menées par accord préalable depuis des cabines publiques, ni par lettre, à cause des retards postaux provoqués par le Blitz. Elle était jeune, elle était belle, mais je l’avais négligée dans l’espoir de me rendre utile en ces temps de guerre.

Je m’arrêtai. Pour la toute première fois, des doutes me saisissaient au sujet de ma femme. Avait-elle cherché un autre soutien en mon absence ? Mon séjour à Londres m’avait mis en contact avec tellement de gens dont le conflit avait bouleversé la vie, empli l’esprit de jalousie et de craintes anxieuses de trahison. Séparation, solitude, méfiance, infidélité, telles étaient les conséquences de la situation pour la majorité de la population. Rien que dans mon petit groupe de travail londonien, deux hommes avaient vu leur mariage s’écrouler sous la pression des événements.

Je paniquais, réaction en général étrangère à mon caractère, mais qui me persuada au tout dernier moment d’avertir Birgit. Il m’avait suffi d’un instant pour me convaincre qu’en arrivant chez moi à l’improviste, je risquais de tomber sur quelque chose que je regretterais d’avoir vu. Or il ne me restait pas cinquante mètres à parcourir.

« Birgit ! appelai-je, une main en coupe autour de la bouche. Tu m’entends ? Je suis de retour ! »

Dans le matin calme, ma voix me fit l’effet d’une explosion. Elle semblait résonner aux alentours, me revenir depuis les collines tranquilles, assez forte pour faire lever les yeux et la tête des gens à des lieues à la ronde. Je parcourus du regard le paysage brumeux mais ensoleillé, puis je criai de nouveau, en reprenant l’ascension du pré inégal :

« Birgit, je suis là ! »

Il y eut un mouvement : un rideau de la salle de séjour s’agita. Birgit ?

La porte d’entrée qui donnait sur l’allée boueuse longeant la demeure s’ouvrit. Je trébuchai, perdis l’équilibre, posai les mains dans l’herbe glacée par la rosée pour me redresser. Quelqu’un sortit de la maison.

Pas Birgit. Un jeune homme, terrible incarnation de mes pires fantasmes. En uniforme de la RAF : pantalon et veste bleus élégants, chemise bleu pâle, cravate sombre, calot pointu. Tourné vers moi, les traits figés par un saisissement qui reflétait le mien.

Jack, mon frère. Chez moi.

Moitié rampant, moitié grimpant, je m’approchai de lui dans l’herbe glissante. Il se tenait très raide, la main tendue. Je trébuchais, je dérapais, je me propulsais désespérément dans sa direction, mais je n’arrivais pas à avancer. Birgit sortit derrière lui pour me regarder par-dessus son épaule, tandis que je titubais comme un idiot, je me prenais les pieds sur la pente boueuse.

 

 

III

 

J’ouvris les yeux. Au-dessus de moi se dessina le plafond crème de l’ambulance. Le bruit et les vibrations du moteur me secouaient tout entier. J’avais le dos contracté à force de me raidir pour éviter d’être ballotté par les embardées de la camionnette.

Phyllida se tenait debout dans l’allée, bien plantée sur ses jambes. Penchée vers moi, elle me serrait le poignet tout en m’appuyant sur le front une main fraîche. Bouleversé par la brusque transition, je voulus m’asseoir, mais elle me repoussa en arrière, irrésistiblement quoique avec douceur. Je me rendis alors compte que je me sentais très faible.

« Tu as crié, m’apprit-elle, mais je n’ai pas compris ce que tu racontais.

— Je ne sais pas », répondis-je. Mon esprit me montrait toujours la pente raide, le soleil matinal éclatant, les silhouettes de mon frère et de ma femme, hors d’atteinte, au-dessus de moi. « Je ne dormais pourtant pas ! J’ai vraiment crié ?

— Essaie de te détendre, Joe. On arrivera à Manchester dès que possible. Je vais te donner quelque chose à boire. »

Elle me tendit une des tasses à couvercle que nous proposions aux patients pendant les trajets les plus rapides. Que s’était-il passé chez moi ? Jack et Birgit ensemble ? Prenant la tasse, j’en tétai le bec métallique L’eau froide se répandit dans ma bouche, sensation agréable. J’en avalai deux ou trois gorgées, puis je rendis le récipient à la jeune fille.

« Ça va mieux ? interrogea-t-elle.

— Mieux que quand ? Je ne comprends pas ce qui s’est passé ! Je croyais qu’on était arrivés. On est allés à l’immeuble de la Croix-Rouge d’Irlam Street ! Tu étais là, avec Ken Wilson. À l’instant ! Ce n’est pas vrai ?

— Détends-toi, Joe. »

Phyllida donna trois brusques coups de talon contre la cloison métallique séparant notre compartiment de l’avant du véhicule. Un instant plus tard, la camionnette ralentit puis s’arrêta. Le moteur se tut. La portière du conducteur claqua. Ken nous rejoignit par l’arrière. Dehors, il faisait nuit noire.

« Qu’est-ce qui se passe ? Ça va, Joe ?

— Oui…

— Tout d’un coup, il s’est mis à crier, déclara Phyllida. Tu as dû l’entendre.

— Je crois que je rêvais, lançai-je, brusquement conscient du sérieux avec lequel ils considéraient mon récent comportement. Un cauchemar ou quelque chose comme ça. »

L’explication ne me semblait pas très convaincante. La séquence n’avait rien d’onirique : elle avait succédé sans heurt à la réalité dans laquelle je me retrouvais inexplicablement plongé pour la deuxième fois. Les rêves sont brefs quoique étranges, mais j’avais vécu là quelque chose de différent. Je me rappelais être resté allongé de longues heures creuses sur la civière inconfortable, moitié endormi moitié conscient, plein d’ennui et agité, pressé de rentrer chez moi, pendant que nous roulions dans la nuit. Une scène tellement banale qu’il ne m’était pas venu à l’esprit de douter de sa réalité. J’étais arrivé à Manchester – je l’avais cru –, insensibilisé par l’épuisement mais soulagé. J’avais trouvé mon second souffle en gagnant lentement la gare à pied, afin de prendre le premier train pour Macclesfield. Épisode morne, routinier, sur fond de pensées lucides, dépourvu de la concision et surtout de l’étrangeté particulière qui caractérisaient le plus souvent mes rêves. Avais-je rêvé le train glacial aux vitres sales ? Imaginé la longue ascension de la colline de Rainow, par ce matin d’automne revigorant ?

On aurait dit que j’étais soudain retombé en arrière dans le temps, d’une réalité à une autre. Laquelle croire, à présent ?

Ken et Phyllida me fixaient avec inquiétude. Je me sentais dans la peau d’un patient à l’hôpital, chargé de décrire des symptômes mystérieux.

« Où en sommes-nous ? m’enquis-je le plus tranquillement possible, sur le ton de la conversation. Je veux dire, depuis l’arrêt de Birmingham ?

— On n’a pas beaucoup avancé, me répondit Ken. On a traversé Walsall il y a environ un quart d’heure. Ce n’est qu’à quelques kilomètres de Birmingham.

— J’ai dû faire un mauvais rêve, repris-je. Je suis désolé de vous avoir inquiétés, tous les deux.

— Je vais le veiller pendant tout le trajet, Ken, intervint Phyllida. Rentrons à la base le plus vite possible. »

J’aurais voulu protester, parce qu’ils me traitaient en patient, mais je n’avais aucune idée de ce qui m’était arrivé ces derniers jours. Dans ce sens, comme bien des patients, j’étais autant dire à leur merci. Phyllida habitait chez ses parents à Bury, au nord de Manchester ; quant à Ken, qui devait retourner en poste à Londres, il comptait passer avec eux les deux jours suivants. Après avoir consulté une carte, ils décidèrent de faire un détour pour me déposer chez moi. À mon grand soulagement, car je mourais d’envie de rentrer à la maison. Je ne voulais pas vivre une fois de plus la longue attente à Manchester ou le lent voyage en train qui suivait : je venais juste d’y avoir droit.

La pause ne dura pas. Ensuite, Phyllida s’efforça d’entretenir la conversation, mais nous étions tous deux épuisés. Je pensais que si je restais conscient, si je suivais ce qui se passait en m’obstinant à répondre aux questions de la jeune fille, la continuité de ma vie réelle perdurerait forcément. Toutefois, Phyllida était incapable d’éviter les blancs. Elle perdit même plusieurs fois le fil de ses pensées. De toute évidence, elle luttait contre le sommeil. Je l’assurai que je me sentais bien, que si elle voulait se reposer un peu, je ne m’en trouverais pas plus mal. Elle me répondit en secouant la tête qu’on leur avait conseillé, à Ken et à elle, de me garder en observation durant tout le trajet, mais sa voix devenait pâteuse. Quelques minutes plus tard elle s’allongea sur la civière inconfortable, avec une couverture. Bientôt, elle dormait, la bouche ouverte, un bras ballant sur le côté. Saisi d’une humeur introspective, je repensai à l’illusion lucide en me demandant ce qu’elle pouvait bien signifier.

 

 

IV

 

La camionnette grondante arriva à Macclesfield alors que l’aube s’annonçait. Dès que la lumière du jour s’infiltra par les vitres étroites, je m’agitai puis m’assis pour regarder par celle de l’avant, située au-dessus de la tête du conducteur. Il n’y avait presque aucun autre véhicule en vue, ce qui ne me surprit pas, peut-être à cause de l’heure. L’ambulance n’en croisa qu’un ou deux, militaires. C’était un petit matin gris et froid. Un vent aigre projetait sur le pare-brise des gouttes de pluie, dont les courtes diagonales se déplaçaient par saccades avant d’être balayées par les essuie-glaces. Quelques heures plus tôt, lorsque j’avais rêvé ou imaginé très clairement ce même matin, je l’avais vu ensoleillé, voilé de brume, promettant une belle journée automnale. Tel n’était pas le cas, maintenant. La campagne n’avait pas beaucoup changé, malgré le conflit, mais en ville, la plupart des fenêtres avaient été condamnées par des planches, les portes et les grilles cadenassées. Quoique Macclesfield n’eût manifestement pas été bombardé, les tristes signes de la guerre y étaient omniprésents : abris, barrières en béton dans les rues, disparition des pancartes publicitaires et vitrines désertes suscitant une atmosphère morose. Le deuxième hiver de guerre approchait, sans que rien vînt alléger l’ambiance sinistre. Ken s’arrêta dans Hibel Road, en face du tribunal dont je me souvenais bien, à cause de l’audience que j’y avais affrontée un peu plus tôt cette année-là. Pour la dernière partie du trajet, je m’installai à la place du passager, à l’avant.

La camionnette entama l’ascension bruyante de la longue colline. Tenaillé par une angoisse sourde, je me demandai à nouveau ce que j’allais trouver en arrivant : à cette heure matinale, Birgit dormait sans doute encore. Je me refusai à laisser mes pensées dériver davantage.

Ken insista pour me faire monter en ambulance l’allée étroite menant à la maison. Aussitôt descendu de voiture, je ramassai mon petit sac. Le bruit du moteur tournant au ralenti paraissait assez fort pour réveiller tout le village. Phyllida prit ma place dans la cabine, j’agitai la main, marmonnai des remerciements, puis je me tournai vers ma demeure. Ma clé joua dans la serrure.

Retour au foyer. Tout y paraissait en ordre, propre, bien entretenu. Des pas retentirent sur les planches du plafond, puis Birgit apparut au sommet de l’escalier, alertée par le bruit de l’ambulance car elle avait le sommeil léger. Elle enfilait sur sa chemise de nuit la longue robe de chambre que je lui avais offerte à Noël. Ses cheveux en bataille et ses joues roses me donnèrent aussitôt une impression de bonheur, de bonne santé. Elle était toujours aussi belle ! Alors je compris qu’elle m’avait terriblement manqué, que mon absence se mordait la queue et creusait un gouffre en moi. Radieuse, Birgit descendit l’escalier en courant, les bras tendus.

Je l’enlaçai, je respirai son odeur familière, le visage contre le sien. La chaleur du lit s’attardait sur elle. Sans un mot, nous nous embrassions, nous étreignions, nous touchions, nous goûtions, nous cramponnions l’un à l’autre. Elle était vaste et douce entre mes bras.

Enfin, rieuse, elle m’appuya la main sur son ventre.

« Tu sens le bébé ? me demanda-t-elle. C’est la surprise que je t’ai préparée, mon chéri !

— Hein ? » fis-je, stupide.

« Je viens de l’apprendre ! Il y a juste deux jours. Je suis enceinte de presque deux mois ! »

Telle était la surprise qu’elle m’avait préparée, par ce matin gris de novembre.

 

 

V

 

Cette année-là, l’automne fut froid et pluvieux. Le vent fouettait en permanence la façade ouest de la vieille demeure, où il insinuait des courants d’air mordants. La brume ou les nuages bas voilaient en permanence la plaine du Cheshire, dont le spectacle m’avait toujours rasséréné. Le froid s’infiltrait jusque dans la chambre à coucher, pourtant située sur l’arrière.

La Croix-Rouge m’accorda une semaine de congés maladie, dont je profitai pour faire la grasse matinée tous les jours, avec Birgit. Nous n’aimions ni l’un ni l’autre nous glisser hors des draps chauds puis traverser la pièce glaciale, sur le plancher nu – tapis ou descentes de lit étaient trop chers pour nous – afin d’aller aux toilettes. Il fallait se rendre soit du côté exposé de la maison, soit au rez-de-chaussée, avec son dallage en pierre. Les deux ou trois premiers jours, notre bonheur fut aussi total qu’au début de notre mariage. La présence silencieuse de notre bébé, qui grandissait peu à peu, nous assurait enfin un avenir. La perspective de devenir père me donnait matière à réflexion : la joie pure et simple d’avoir un enfant, bien sûr, accompagnée cependant de la peur profonde de me découvrir inapte à la paternité. Des soucis d’ordre plus général me tourmentaient aussi : par exemple, de quel droit amener un être humain dans un monde de guerre et de peur ? Toutefois, l’excitation avait tendance à compenser le reste. Nous nous débrouillerions, bien sûr. Et puis la grossesse offrait à Birgit une protection supplémentaire contre l’internement. Elle me montra les lettres reçues du ministère de l’Intérieur en mon absence : on ne le lui disait jamais aussi crûment, mais elle restait classée en catégorie C – peu de chances d’être emmenée, à moins de violer la loi.

Ces missives n’étaient pas seules à nous rappeler la guerre. Sans parler des signes extérieurs – la liste apparemment sans fin des règles et interdictions diffusée chaque jour à la radio, le rationnement en nourriture et vêtements, les nouvelles déprimantes de cités bombardées et de bateaux coulés, l’activité ininterrompue des avions, au-dessus de nos têtes – sans même parler de cela, je souffrais de l’inquiétude permanente que la guerre avait instillée en moi pendant mon séjour à Londres.

Paradoxalement, il me semblait que mon pacifisme faisait de moi un semeur de guerre, comme quelqu’un d’immunisé à une maladie peut la transmettre en porteur sain.

Où que j’aille, où que je me tourne, les signes du conflit se multipliaient autour de moi. Je haïssais, je redoutais, je déplorais la guerre, mais je ne parvenais pas à y échapper, même dans le sommeil. Souvent, je rêvais d’incendies, d’explosions, d’immeubles qui s’effondraient, de jets d’eau sous pression jouant sur des murs en ruine, de sirènes, de coups de sifflet, de cris ; je me réveillais au beau milieu de la nuit, en nage, puis je restais allongé dans le noir, m’efforçant de me persuader qu’il s’agissait d’un simple cauchemar. Quoique horrifié par ces images, je sentais bien que je ne pouvais plus me passer des dangers apportés par la guerre, même s’il m’était quasi insupportable de l’admettre. En sécurité chez moi avec Birgit – autant que pouvait l’être un civil banal –, je brûlais de repartir me jeter au cœur de l’enfer.

Je me reposais depuis un jour ou deux, lorsque la radio annonça que la ville de Coventry avait été rasée par la Luftwaffe en une seule nuit de bombardement.

 

 

VI

 

Le lendemain de la destruction de Coventry, Birgit me tira du sommeil en sortant du lit puis en s’activant dans la chambre. Elle faisait pourtant de grands efforts pour ne pas me déranger. Le jour se levait à peine. Pendant que la jeune femme s’habillait, vaguement dessinée contre les rideaux, j’admirai sa silhouette féminine – ses seins qui gagnaient en ampleur, son torse épaissi.

« Qu’est-ce que tu fais ? » demandai-je avant qu’elle ne quittât la chambre.

Elle se retourna, apparemment surprise de me découvrir réveillé.

« Je vais aux commissions. Il faut prendre la queue le plus tôt possible, parce que tout le monde est en rupture de stock. Demain, je ne peux pas, je donne un cours. Alors je m’en occupe aujourd’hui.

— Je t’accompagne. »

Je me trouvais déjà à la maison depuis assez longtemps pour commencer à me sentir prisonnier.

« Non. Je veux m’en charger moi-même. »

Malgré mes protestations, elle vaqua à ses occupations d’un air décidé, puis elle partit en me promettant de revenir le plus vite possible. Je la suivis jusqu’à la porte, d’où je la regardai descendre l’allée d’un bon pas en direction de l’arrêt de bus, sur la route principale. Ensuite, je retournai au lit parcourir le journal du matin, livré après son départ. Les nouvelles de Coventry étaient inquiétantes, déprimantes ; les sauveteurs se livraient dans les ruines aux recherches nécessaires. Après ces centaines de morts et ces hectares de propriétés détruites, qu’ordonnerait Churchill en représailles ? La vengeance d’un belliciste était à craindre. La guerre échappait à tout contrôle. D’aucuns affirmaient que rien ne saurait surpasser en horreur la ronde sans fin des raids nocturnes, mais à mon avis, les deux camps pouvaient faire pire, même si je n’osais imaginer comment.

Une fois habillé, je me préparai une tasse de thé puis regagnai la chambre. Debout sur une chaise, je fouillai à tâtons l’étagère du haut de l’armoire, à la recherche du calot de la RAF qui y avait été caché. Il était toujours là, posé sur une petite pile de vêtements pliés avec soin. Surpris, je sortis mes trouvailles pour les étaler sur le lit.

Il s’agissait d’un uniforme au grand complet : le calot, mais aussi une chemise, un pantalon bien repassé, une ceinture, une tunique, une cravate et une paire de chaussures au cuir noir soigneusement lustré. Les « ailes » jumelles cousues sur la poche de la chemise témoignaient qu’elle appartenait à un pilote qualifié. Elles voisinaient avec une décoration, un ruban quelconque qui ne me disait rien.

Fermant mon esprit à ce que signifiait la présence chez moi d’un uniforme, je m’empressai de me déshabiller pour l’essayer. Planté devant le miroir en pied, enveloppé du tissu rêche de ces vêtements étrangers, j’observai la transformation qu’ils induisaient en moi. Je pivotai pour me regarder par-dessus mon épaule. Je me plantai très droit, de profil. Je levai la tête comme pour scruter le ciel. Je saluai. Des moteurs rugissaient furieusement autour de moi ; des explosions retentissaient au loin.

Un bruit s’éleva dans la maison. Je me figeai, craignant d’être surpris en pleine pantomime coupable, mais curiosité et irritation ne tardèrent pas à l’emporter. Qui était là ?

Lorsque je traversai la chambre, ces trois ou quatre longues enjambées me suffirent pour sentir que l’uniforme amidonné donnait à mes mouvements quelque chose de quasi militaire. J’ouvris la porte.

Jack se tenait sur le palier, au sommet de l’escalier. En uniforme. Immobiles, face à face, nous étions le reflet l’un de l’autre.

À cet instant, je compris ce qui se passait. D’une manière ou d’une autre, ce matin-là, je ne m’étais pas réveillé à ma propre réalité mais à une autre illusion lucide.

Mon frère me salua.

Un autre bruit s’éleva au rez-de-chaussée. Je m’approchai de l’apparition de Jack, je la contournai, terrifié à l’idée de croiser son regard, puis je la dépassai sans la toucher. Cette maison était la mienne ; ses odeurs, ses bruits, ses contacts étaient les mêmes que d’habitude. Comment pouvais-je imaginer des choses pareilles ? J’étais bien décidé à fuir Jack, à fuir la demeure, à sortir dans le froid pour échapper à l’hallucination. Je dévalai l’escalier.

Birgit se trouvait dans la salle à manger, en train de lire je ne savais quoi, penchée vers la table, le dos tourné.

« Birgit ! Tu es là, toi aussi ? m’exclamai-je.

— Bien sûr. »

Elle se redressa puis pivota, en se passant les mains sur les hanches et en s’étirant les épaules.

« Tu m’as dit que tu sortais. Je t’ai entendue…

— Qu’est-ce qui se passe, JL ?

— JL ? Pourquoi m’appelles-tu JL ? C’est moi, Joe !

— Mon Dieu ! Je croyais…»

Alors je me regardai. Je regardai la cravate, la chemise, le tissu bleu empesé de la tunique. Le calot pesait sur ma tête, les chaussures noires brillaient. M’écartant de Birgit, je me contemplai dans le grand miroir biseauté accroché au mur du vestibule, près de la porte d’entrée. Le double exact de Jack me fit face. Son allure militaire, son charme juvénile, un rien voyou, ses mains puissantes. Je baissai la tête pour ne plus le voir.

 

 

VII

 

Le lendemain de la destruction de Coventry, le jour se levait à peine, mais j’étais parfaitement réveillé, allongé sur le dos de mon côté du lit. Malgré l’obscurité quasi totale, les images éclatantes de l’hallucination lucide me laissaient étourdi. Comme je m’en étais aperçu dans l’ambulance, la transition d’une réalité à l’autre me donnait l’impression d’être projeté en arrière dans le temps. Quelques pas hésitants sur un chemin, suivis d’une brusque secousse : le retour à l’endroit d’où j’étais parti.

Birgit dormait, un bras jeté en travers de mon estomac pesant de tout son poids, chaude et imposante contre moi. Je me sentais seul, effrayé. Ni sa proximité ni notre intimité nocturne ne m’apportaient le moindre réconfort. Un gémissement m’échappa, quand je compris que mon imagination me dévoilait mes peurs les plus affreuses. Birgit m’avait appelé JL. Pourquoi ? Elle remua, sans doute tirée du sommeil par le bruit que je venais de faire, puis, heureuse de ma présence, fourra affectueusement son visage contre le mien. Lorsqu’elle roula vers moi, sa poitrine douce se pressa contre mon bras, son ventre contre ma hanche.

Quelques secondes plus tard, complètement réveillés, nous nous asseyions, adossés à la tête de lit en bois dur. Birgit alluma sa lampe de chevet et jeta son cardigan en laine sur ses épaules. Il était huit heures et quart. Le jour se levait tard, parce que l’horaire destiné à rentabiliser la lumière solaire avait été étendu aux mois d’hiver. Les moteurs d’un gros avion bourdonnaient au loin, au-dessus des montagnes.

Les images de l’hallucination me mettaient à la torture : elles semblaient si réelles, si crédibles. J’avais senti le tissu rêche de l’uniforme contre ma peau. La maison m’était apparue exactement telle que je me la rappelais, telle que je la voyais à présent. Mon jumeau était une des personnes que je connaissais le mieux au monde. Incapable de comprendre ou d’accepter ce que signifiaient la vision et ce qui m’arrivait, je me mis à trembler. Enlaçant Birgit, je la serrai contre moi. Elle se blottit dans mes bras, visiblement inconsciente de ce qui me passait par la tête.

Au bout d’un moment, je me levai pour aller aux toilettes, de l’autre côté du palier. À mon retour, elle était assise bien droite, les cheveux emmêlés par le sommeil, les yeux gonflés. Une main sur l’estomac, je le remarquai.

J’allumai le lustre, puis je tirai jusqu’à l’armoire une chaise sur laquelle je montai, pour atteindre le fond de l’étagère supérieure.

« Qu’est-ce que tu fais, Joe ? Reviens te coucher.

— Il faut que je sache », répondis-je, sinistre.

Lorsque j’étirai le bras au maximum, mes doigts touchèrent quelque chose. Le calot. Après quoi je cherchai à tâtons le reste des vêtements imaginés un peu plus tôt. Il n’y en avait qu’un, sous la coiffure, avec laquelle je le sortis de l’armoire. Le calot et une chemise empesée. Pas l’uniforme complet.

Mais assez, bien assez pour moi.

« Qui a rangé ça là ? lançai-je, le calot dans une main, la chemise dans l’autre, les brandissant de manière presque menaçante en direction de Birgit.

— Moi, évidemment.

— C’est à JL, hein ?

— Oui.

— Qu’est-ce que ça fait chez nous ?

— J’en prends soin pour lui.

— Quoi ? Pourquoi est-ce que tu prendrais soin des habits de mon frère ?

— Il… Il les a apportés, un jour. Il fallait laver la chemise et nettoyer le calot. Il m’a demandé de les lui garder ici. Il en a d’autres à l’aérodrome.

— Alors comme ça, Jack est venu ici ? Pendant que moi, je n’y étais pas !

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il y a eu entre vous ?

— Il n’y a rien eu du tout ! Qu’est-ce que tu crois ? » Elle remua pour porter son poids sur ses jambes, qu’elle replia sous elle afin de se tenir bien droite. Les muscles de ses épaules se contractèrent puis se détendirent. « JL est ton frère ! Tu n’es pas là. Semaine après semaine après semaine ! Qu’est-ce que je fais, à ton avis ? Je n’ai pas d’ami, ici. Personne au village, personne en Angleterre. Dès que j’ouvre la bouche, tout le monde me prend pour une espionne hitlérienne ! Je suis la nazie dont le mari ne se bat pas. Les gens parlent. Ils croient que je ne le sais pas. Tes parents ne m’adressent pas la parole. Les miens sont morts, c’est sûr. Je suis seule ici, chaque heure du jour, de la nuit puis de nouveau du jour. Parfois je reçois une lettre de toi, parfois non. Sinon, je peux toujours jouer de la musique pour personne. Ou prendre le bus et aller dans des magasins qui n’ont rien à vendre. Quelle vie merveilleuse !

— Et Jack ? Tu sais très bien ce qu’il en est entre nous. Pourquoi vient-il ici quand je n’y suis pas ?

— Tu n’y es jamais ! JL vient seulement ici en permission un jour ou deux, puis un autre jour… enfin, le peu qu’on lui donne. Il n’a pas le choix. Une fois, il m’a écrit pour me demander s’il pouvait passer sa permission avec nous, nous deux, parce qu’il ne voulait pas rentrer chez lui. Toi, tu étais à Londres. Je ne savais pas comment te contacter à temps, et il avait l’air désespéré. Il ne voulait pas rester tout le temps à la base aérienne, alors j’ai dit oui. Il est venu.

— Juste une fois ?

— Non, trois. Peut-être plus.

— Tu ne m’en as jamais parlé.

— Peut-être cinq. Tu n’es jamais là pour que je t’en parle.

— Et il laisse ses vêtements dans notre chambre.

— Non ! Qu’est-ce que tu crois ? De quoi tu m’accuses ? »

Il est rare qu’un couple marié résolve réellement un problème pareil. Les enjeux sont tellement élevés que si on pousse les choses trop loin, on ne peut plus battre en retraite. Ce que je fis avant qu’il ne fût trop tard, incapable d’affronter les terribles conséquences de mes soupçons. Des événements plus vastes nous rapprochaient, Birgit et moi : les dangers de la guerre, l’arrivée de notre bébé, l’amour qui nous liait depuis si longtemps – l’idée qu’il vacillât, surtout à cause de mon propre frère, m’était tout simplement insupportable. À la dispute succéda un long silence amer qui se prolongea toute la journée. Le soir venu, une trêve paisible s’installa. Cette nuit-là, nous fîmes l’amour.

Je passai les deux jours suivants à me remettre de mon mieux puis, le lundi matin, je me présentai aux bureaux de la Croix-Rouge.

 

12

 

EXTRAIT DE L’ALLEMAGNE SE TOURNE VERS L’EST – RECUEIL DES DISCOURS DE RUDOLF HESS (CHOISIS ET COMMENTÉS PAR LE PROFESSEUR ALBRECHT HAUSHOFER), PUBLIÉ AUX PRESSES UNIVERSITAIRES DE BERLIN EN 1952 ; TIRÉ DU DISCOURS DE HESS ADRESSÉ À LA HITLERJUGEND (JEUNESSE HITLÉRIENNE) AU LEIPZIGER TRIUMPHSPORTPLATZ, EN MAI 1939, AU SUJET DU VŒU FORMÉ À L’ÉPOQUE PAR LE REPRÉSENTANT DU FÜHRER QUANT À LA COEXISTENCE PACIFIQUE ENTRE L’ALLEMAGNE ET L’EMPIRE BRITANNIQUE.

 

« [Nous qui nous sommes recroquevillés dans les tranchées, barbouillés de boue, qui avons écouté en retenant notre souffle les balles anglaises chanter au-dessus de nos têtes, qui avons étouffé sous nos masques à gaz et passé des nuits glaciales dans les cratères d’obus, la Grande Guerre nous a apporté une conviction ardente, aujourd’hui encore gravée dans mon cœur. Dans celui du Führer également, car à la même époque, il se battait courageusement pour notre mère patrie. Cette conviction, la voilà.

« [Le peuple allemand ne doit pas faire la guerre aux Anglais. Il n’a rien à reprocher à une autre race nordique ! Le problème est ailleurs !

« [Des centaines de milliers de jeunes Allemands ont été massacrés durant la Grande Guerre, la plus terrible de toutes. Ils aimaient leur pays comme nous l’aimons, vous et moi, mais ils sont morts ! Ils n’ont pas reculé devant leur devoir. Ils ne l’ont pas esquivé. Ils n’ont même pas demandé pourquoi ils étaient condamnés au sacrifice suprême.

« [Pourtant, c’est à nous, la nouvelle génération de patriotes allemands, qu’il incombe de leur donner une réponse. L’Angleterre n’est pas notre ennemie !

« [Nous avons besoin d’espace vital. L’expansion de la race germanique est à ce prix. Si les Anglais nous laissent la liberté nécessaire, nous n’aurons avec eux aucune raison de mésentente. Les hostilités éventuelles seront de leur fait, pas du nôtre. Nous qui avons survécu aux mines terrestres, aux obus, aux gaz de la Grande Guerre, nous le répétons encore et toujours : nous épargnerons au monde un autre conflit.

« [À condition que l’Angleterre le permette !]

« Heil Hitler ! »

 

La séparation
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